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A 48 ans, elle change de crèmerie. Interview de Anne Caroline Laurent.

15 mars 2021 | Interviews

Embauche-un-vieux.com  : Anne Caroline, vous avez un très beau parcours professionnel acquis auprès de grands Groupes de l’industrie du luxe. A 48 ans, vous faites le choix aujourd’hui d’une reconversion dans la crèmerie-fromagerie. Pouvez-vous partager avec nos lecteurs cette décision de changement de vie ?

Anne Caroline Laurent : J’ai toujours adoré exercer mon métier dès lors que je m’y épanouissais, même si cela faisait longtemps que j’avais en tête l’idée d’ouvrir un commerce de bouche (pour ma passion pour la gastronomie et le contact humain).

Les évènements de la vie m’ont donné le GO pour me lancer. Cela a commencé lors de mon passage dans une maison de luxe au sein de laquelle je ne retrouvais plus le goût d’un métier que j’adorais, ni le sens donné à mon travail. Puis un problème de santé m’a fait me retrouver au chômage et cela a été le déclic que j’attendais pour agir.

Embauche-un-vieux.com : Le regard des autres vous a-t-il posé problème quant à cette décision ?

Anne Caroline Laurent : Pas du tout, au contraire ! Mes amis et ma famille m’ont tous dit que c’était une évidence et ont salué mon courage. Mon entourage sait ma passion du partage et de la gastronomie, et reconnaissent mon intelligence relationnelle. Il était donc évident que je bascule dans un métier de contacts directs avec le consommateur.

La crémerie-fromagerie, au contraire de la boulangerie par exemple, est un métier de vente certes, mais également de conseil auprès des clients et demande également à ce que l’on s’intéresse aux producteurs pour pouvoir raconter des histoires et faire rêver.

Embauche-un-vieux.com : Pensez-vous que le fait d’être qualifiée de « sénior » est un frein pour changer d’environnement professionnel ?

Anne Caroline Laurent : Être sénior dans un sport est gage d’expérience et de performance. Malheureusement, il a une connotation péjorative dans le monde du travail. Tout comme être junior d’ailleurs. Ces qualificatifs ne sont pas justes.

Senior signifie avant tout trop cher, et est antinomique avec la notion de « plan de carrière », comme aiment à le dire les entreprises.

Donc changer de société à cet âge est périlleux voire quasi impossible, d’autant plus que les postes à responsabilités sont rares dans des structures pyramidales. Il faut soit miser sur une possible mobilité interne, soit tout changer pour s’exprimer librement puisqu’à nos âges, on a beaucoup de choses à dire, on sait ce que l’on veut et surtout ce que l’on ne veut plus.

Mais pour être plus positive, je pense que le plus bénéfique est d’avoir un excellent réseau qui soit assez réactif et qui puisse vous prévenir dès qu’une rare opportunité se profile.

Embauche-un-vieux.com : Avez-vous d’abord pensé à retrouver un emploi salarié ?

Anne Caroline Laurent : Pas vraiment. Je n’ai même pas mis à jour mon CV. L’an passé, j’étais vraiment fatiguée par tout ça. J’en avais marre de ce conformisme (refaire son CV / envois / retours (quand il y en a !) négatifs sans explication / entretiens (toujours les mêmes questions depuis 25 ans…)) et d’entendre qu’un CV de 2 pages, cela ne se faisait pas parmi tant d’autres exemples souvent cités. Puis le confinement est passé par là et j’ai réalisé que ce serait vraiment difficile pour toutes les entreprises de recruter.

Je me suis inscrite à Pôle Emploi début octobre 2020 et me suis inscrite à la formation CQP (certificat de qualification professionnelle) crémerie-fromagerie mi-novembre.

J’ai quand-même reçu l’appel de 4 chasseurs de tête et leur discours m’a semblé tellement décevant et formaté ! Comme si, même à la lecture de notre CV, il fallait encore et encore justifier de son expérience par des exemples de réalisations, d’échecs, de qualités, de « points d’amélioration »…

Je pense que la force d’être « senior », c’est que, quand on a un CV plutôt bien rempli, notre valeur ajoutée est notre savoir-être et notre savoir-faire ne devrait plus être à démontrer ! J’en ai eu marre de toujours devoir prouver mes compétences au travers de questions tellement évidentes.

Je pense sincèrement que certains recruteurs manquent de hauteur de vue par rapport à l’embauche des seniors. Qu’il faille passer par le filtre de leurs entretiens pour accéder aux opérationnels en place, c’est un cheminement qui, me semble t-il, ne convient pas à notre expérience.

Embauche-un-vieux.com : Quels sont les difficultés majeures que vous avez rencontrées dans cette prise de décision ?

Anne Caroline Laurent : Tout s’est plutôt déroulé sereinement, comme une évidence. L’an dernier fut une année compliquée pour tous, et, de mon côté, j’ai lu pas mal de livres sur le développement personnel (je vous conseille « Kilomètre Zéro » de Maud ANKAOUA, qui est facile à lire mais qui a vraiment fait écho avec ce que j’avais vécu et qui donne des petits exercices de pensées positives) et d’articles sur notre situation, notre acceptation ou non des choses, le fait de vivre au jour le jour, des pensées philosophiques plutôt bateaux mais que je n’avais jamais eu le temps ou l’envie d’essayer de comprendre et de mettre en pratique…

Et chemin faisant, je me suis dit qu’effectivement, je n’avais plus envie d’être malheureuse professionnellement, que je ne voulais plus subir de stress exagéré par rapport à des enjeux que je finissais par trouver dérisoires, plus de futilité liée à des attendus ou des échéances sources de tensions inutiles. J’avais tendance à dire à mes équipes « c’est bon, on se calme, on ne sauve pas des vies ! ». Cela rendait fou mes supérieurs mais cela soulageait mes équipes car cela leur montrait que leur supérieur les soutenait et prenait du recul pour eux.

Quand on n’est plus en phase avec le monde professionnel dans lequel on évolue, que l’on n’y trouve plus de sens, il faut en chercher ailleurs.

J’ai juste eu 2-3 jours de doute, il n’y a pas si longtemps, car j’ai dû faire le deuil de mon métier de 25 ans. Et c’est cela le plus difficile je pense. Se dire que l’on n’avait pas vraiment terminé de faire ce que l’on avait à faire. Car dans le métier d’acheteur, avec les enjeux RSE, en tant qu’interlocuteur privilégié avec les fournisseurs, il y a encore beaucoup à construire !

Embauche-un-vieux.com : Comment expliquez-vous les très nombreuses réactions à votre post publié sur LinkedIn quand vous avez annoncé ce choix ?

Anne Caroline Laurent : Ah ça ! J’ai complétement halluciné. A quel point mon post a déchaîné les passions !!! (Ndlr : 2 570 réactions et plus de 148 000 vues)

Tout d’abord, je n’ai reçu que des félicitations et des encouragements pour mon choix de carrière, quelle surprise de voir à quel point les gens se passionnent pour les reconversions et n’osent pas eux-mêmes,

Mais aussi, j’ai été étonnée du nombre de personnes qui m’ont dit que mon message concernant la situation des seniors les touchait.

Au départ, j’ai juste voulu changer mon titre dans mon profil puis je me suis dit que cela nécessitait une explication. Et, pour introduire la nouvelle de ma reconversion, il m’a semblé logique de mentionner les motivations et aspirations qui m’ont poussée à ce changement de vie. Mais j’étais loin d’imaginer un tel engouement !

J’ai eu des messages en privé de personnes voulant échanger sur mon choix ; c’est très intéressant de voir comment les gens réagissent et pourquoi ils veulent également changer de vie professionnelle.

J’espère aussi modestement contribuer au débat concernant l’embauche des seniors.

Embauche-un-vieux.com : Cela a-t-il été une source de motivation supplémentaire ?

Anne Caroline Laurent : De motivation, je ne sais pas, car je suis déjà bien lancé dans ma reconversion, mais cela m’a donné encore plus d’énergie dans ce que j’entreprends.

Être sur la bonne voie, ce n’est pas chose aisée car il m’est arrivé de me tromper en ne voulant pas écouter mon intuition. Aujourd’hui, je sais que je suis dans le vrai !

Embauche-un-vieux.com : Quels conseils pourriez-vous donner à nos lecteurs qui sont séniors et à la recherche d’un emploi, d’une reconversion ou qui cherchent à créer leur propre activité ?

Anne Caroline Laurent : Je pense qu’il est temps, à l’approche de la cinquantaine, de se trouver et d’être en accord avec soi-même. Il nous reste environ 20 ans à travailler, on en a fait un peu plus de la moitié par devoir et en accord avec nos études (que l’on a souvent suivi à un âge où l’on ne savait pas vraiment ce que l’on voulait faire après), il est temps de faire l’autre moitié par plaisir !

Je suis passée par un bilan de compétences, il y a 2 ans, quand la société qui m’a fait beaucoup de mal, m’a également fait douter de moi et fait perdre totalement confiance. Je pense que, passé 45 ans, il est bon de se poser et de se faire aider à y voir plus clair.

J’ai eu de l’ambition, j’ai occupé de beaux postes. Mais maintenant, même si c’est moins rémunérateur, j’ai envie de revenir à de vraies valeurs.

Je sais, c’est facile à dire. Encore faut-il savoir ce qui nous fait plaisir… et cela implique des sacrifices bien sûr ! Mais c’est, me semble-t-il, le prix de la liberté et de l’épanouissement.

Embauche-un-vieux.com : Merci beaucoup d’avoir pris le temps de répondre à embauche-un-vieux.com, tous nos vœux de réussite dans votre nouvelle vie professionnelle.